Entretien avec Jean-Marc CALLOIS, docteur en sciences économiques et directeur du département Territoires, IRSTEA. L’interview a été réalisée le 30 mai 2017 dans le cadre des septièmes Assises Nationales de la Biodiversité (juillet 2017, Ajaccio).

 

Portrait

 

En quoi la biodiversité représente-t-elle une « performance économique » pour un territoire ?
Economie et écologie sont deux termes qui ont la même racine. On les oppose souvent alors qu’il faudrait les lier, car dans les deux cas il s’agit de gérer des ressources, et des ressources rares. La différence est qu’en écologie on parle d’un ensemble d’espèces en interaction, et qu’il n’y a pas la même notion d’intentionnalité qu’en économie. L’économie est souvent réduite à la recherche du profit. Mais, entre les deux, existe cette même notion de « ressource rare ». Le fonctionnement des écosystèmes et la biodiversité qui le sous-tend, constituent de telles ressources rares et précieuses. Ce sont des éléments essentiels de soutien de l’activité économique. Car si l’on prolonge la logique jusqu’au bout, sans la biodiversité, on n’a pas d’air ni de sol ! Cela peut paraître naïf de le dire… mais il faut bien rappeler qu’à long terme, toute activité économique est conditionnée par la biodiversité. L’inconvénient est que l’on se place alors sur des échelles de temps et d’espace tellement importantes par rapport aux échelles des décisions économiques que cela n’est pas pris en compte spontanément. Les acteurs économiques ne tiennent donc pas compte au quotidien de tous les bénéfices de la biodiversité.

 

Et si on parlait de la performance économique de la biodiversité en termes de croissance ou de création d’emplois ?
En effet, c’est en se plaçant au centre des grands enjeux économiques que nous pouvons parvenir à mettre la biodiversité au cœur des décisions publiques et privées. Il y a trois aspects sur lesquels j’aimerais revenir. D’abord, la biodiversité contribue directement à un certain nombre d’activités productives : agricoles, forestières, mais aussi touristiques. Le tourisme constitue l’un des premiers postes d’excédent commercial de la France. Or, une étude récente que nous avons réalisée montre qu’un tiers de l’activité touristique en milieu rural est directement conditionnée par la qualité des espaces naturels, ce qui est loin d’être négligeable. Ensuite, le fait est que la biodiversité est une source d’inspiration et d’amélioration pour les activités économiques et contribue à la création de valeur. Il s’agit de profiter du bon fonctionnement des écosystèmes pour mieux produire. L’exemple type dans le secteur agricole est le cas de la permaculture, ce mode de production dans lequel une biomasse diversifiée est produite en continu, en favorisant les interactions positives entre espèces. Une étude récente de l’INRA montre que ce type de production, complètement à l’opposé de l’agriculture productiviste, peut dans certains cas être aussi rentable économiquement que l’approche traditionnelle. Il y a donc une place pour ce modèle, que l’on pourrait généraliser sur d’autres secteurs. Ainsi, à Irstea, nous travaillons sur un projet de bioraffinerie, basé sur une biomasse issue de déchets organiques, et couplant méthanisation et production de molécules plateformes pour la chimie en utilisant une technologie de rupture, l’électrosynthèse microbienne. Le principe est d’utiliser les propriétés de la vie pour inventer de nouvelles méthodes de production. Enfin, pour limiter l’impact de l’homme sur les grands cycles, de nouveaux outils d’incitation doivent se mettre en place pour que les acteurs économiques tiennent compte de la valeur économique réelle de la biodiversité dans leurs décisions. Par exemple, l’ONF a beaucoup réfléchi sur la façon de rémunérer les services d’épuration de l’eau, de l’air, et de stockage du carbone qui sont rendus par les forêts. Dans un autre registre, les techniques de génie végétal peuvent être plus efficaces en termes de rapport coût-efficacité que des aménagements en béton pour stabiliser des berges de rivière, prévenir les risques d’inondation ou purifier l’eau… Voilà quelques aspects, très différents de prime abord, mais qui se rejoignent dans l’idée que la biodiversité contribue à la performance économique des territoires, y compris lorsqu’on raisonne à court terme.

 

Concernant la Corse, avez-vous un exemple à nous donner ?
J’ai eu l’occasion de suivre il y a deux ans le travail d’une étudiante de master sur la façade maritime occidentale du Parc Naturel Régional de Corse. L’exemple est intéressant car le dispositif consistait à gérer conjointement les richesses naturelles et les richesses économiques, avec l’entrecroisement de trois démarches : l’inscription d’une partie du territoire sur la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO, la réserve de biosphère de la vallée du Fangu, et la réserve naturelle de Scàndula. Il s’agit d’articuler ces différents niveaux de protection en faisant en sorte que les habitants de ce type d’espace agissent simultanément pour préserver l’emploi mais aussi la biodiversité. Le travail permettait de mettre en place un dispositif efficace d’animation, en prenant en compte le comportement des organisations humaines (notamment en matière de gestion des ressources rares, en particulier la ressource en eau). L’étude prenait bien entendu en compte la forte pression touristique, puisqu’en Corse se croisent habituellement des agriculteurs, des touristes, des plongeurs, des randonneurs etc. Un des défis de ce projet était de coordonner diverses démarches de protection – écologiques – et des démarches beaucoup plus tournées vers l’économie. La Corse disposant d’espaces exceptionnels en termes de biodiversité, il était enthousiasmant d’impliquer la population pour appréhender collectivement l’ensemble de ces enjeux, parfois contradictoires. Rappelons qu’un PNR est avant tout géré par un ensemble de maires et d’élus locaux, qui ont un rôle essentiel à jouer dans la construction de démarches de développement conciliant biodiversité et économie.

 

L’un des thèmes des prochaines assises est l’impact du changement climatique sur la biodiversité. Qu’en est-il vraiment ?
Ce qui est difficile dans cette question est de distinguer les effets ponctuels – dus par exemple à une sécheresse occasionnelle – de l’aspect climatique qui concerne le temps long et repose sur des grands cycles – impliquant l’ensemble du système Terre. D’où un débat difficile… Un exemple concret concerne les dépérissements d’arbres. Ainsi, l’INRA a montré que les dépérissements de résineux de l’est de la France identifiés dès les années 80, initialement attribués aux pluies acides, étaient liés à des sécheresses répétées. Lorsque 50 000 tonnes de bois dépéris doivent être exploitées rapidement pour ne pas les perdre ou éviter la dispersion de pathogène, il s’agit d’un problème éminemment économique ! Mais les causes de tels évènements sont multiples, et en particulier la problématique climatique interagit de manière complexe avec les questions sanitaires, comme les attaques de champignons ou d’insectes ravageurs. Il faut donc comprendre que tout n’est pas forcément imputable au changement climatique, ce qui ne veut pas dire qu’il faut être sceptique sur sa réalité car même quand il n’est pas la cause du dépérissement, il reste un facteur facilitateur ! Les experts s’arrachent les cheveux pour savoir quelle stratégie de gestion adopter. Faudra-t-il implanter des espèces méditerranéennes partout ? Faudra-t-il un jour planter des cèdres de l’Atlas aux abords de la Loire ? Des gens posent cette question aujourd’hui ! Il ne convient pas seulement d’importer de nouvelles espèces, ce que l’on appelle la migration assistée. Une autre stratégie consiste à jouer sur la variabilité de la ressource génétique, et sur le fait que les arbres ont une très grande plasticité phénotypique – comme beaucoup d’autres êtres vivants -, et peuvent s’adapter aux nouvelles conditions. Malgré ces différences d’approche, il y a consensus dans l’idée que plus on maintiendra la diversité, plus on aura de chances que nos forêts s’adaptent. Parmi les exemples de valorisation économique de la biodiversité, dans certaines régions on va chercher dans la forêt des essences de fruitiers sauvages que l’on peut utiliser comme porte-greffe pour créer des spécimens qui résisteront mieux à des pathologies nouvelles. Même si l’on ne sait pas encore quelle est la meilleure stratégie de reboisement face à la diversité des situations locales et des menaces, nous savons tout de même qu’il nous faut préserver un maximum de biodiversité pour avoir un maximum de ressources futures. Pour rester toujours dans le domaine de la forêt, citons un exemple avec le nématode du pin qui attaque les arbres d’Espagne, et qui remonte progressivement vers les Landes françaises du fait du réchauffement climatique. Nombre d’experts craignent une dévastation des forêts landaises à cause de ce vers. C’est pour cela que l’on cherche dans la nature des spécimens qui résisteront mieux à ce parasite.

 

Comment les territoires se préparent-ils au changement climatique ?
Dans nos recherches, nous travaillons sur les façons d’accompagner les acteurs gérant les territoires, en particulier les collectivités locales. Trois grands types de terrain d’expérimentation nous intéressent à Irstea : les terrains méditerranéens touchés rapidement par la sécheresse ; les terrains littoraux, comportant des problématiques de montée des eaux, de tempêtes et de forte dynamique démographique ; et la montagne, dont les pentes impliquent de forts gradients de température. lI suffit d’un changement de quelques degrés dans la moyenne des températures pour décaler la stratification des écosystèmes de 500 mètres ! Les écosystèmes peuvent avoir à s’adapter très rapidement. On constate facilement que si les activités économiques sont basées sur les écosystèmes, tout peut se renverser extrêmement vite. On parle beaucoup de la question de l’enneigement pour les stations de sports d’hiver, mais une grande partie de l’emploi en montagne est conditionnée par la biodiversité (pastoralisme, foresterie, tourisme de nature). Le projet ADAMONT (pour Adaptation de la Montagne) qu’Irstea a lancé – soutenu par le ministère de l’environnement -, nous permet de travailler avec trois parcs naturels régionaux, et nous engage dans une démarche de construction de scénarii d’adaptation concernant notamment le tourisme, la foresterie, l’agriculture et la prévention des risques en montagne.

 

Propos recueillis par Julien Marié.

 

Crédit photo : MLDegaudez-Irstea