Interview de Joël Labbé, sénateur écologiste du Morbihan (56). Elle a été réalisée le 7 septembre 2016, dans le cadre des sixièmes Assises de la biodiversité.

 

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Quelles sont les répercussions des produits phytosanitaires sur l’environnement, et l’eau en particulier ?
Les impacts des produits phytosanitaires sur les écosystèmes sont aujourd’hui bien identifiés, et largement incriminés dans la perte de biodiversité. Les pesticides de synthèse, utilisés aussi bien en agriculture qu’au jardin ou dans les espaces verts, affectent la faune et la flore à la fois de manière directe (disparition d’animaux par ingestion directe du produit) et indirecte (ressources vitales polluées, disparitions d’espèces entraînant une réduction des réserves en nourriture d’autres espèces…). L’escalade chimique entraîne l’apparition de déserts biologiques et les substances rémanentes se transmettent tout au long de la chaîne alimentaire. On a beaucoup parlé, à juste titre, des abeilles et des pollinisateurs, dont les colonies se sont effondrées ces deux dernières décennies. Mais la menace va bien au-delà : les invertébrés terrestres, comme les vers de terre, les invertébrés aquatiques, les oiseaux, poissons, amphibiens et micro-organismes sont également touchés. Les pesticides modifient durablement la microflore des sols, portant atteinte à leur fertilité.

Le dernier inventaire réalisé par le Ministère de l’Ecologie révèle que 92% des cours d’eau français sont contaminés par les pesticides.

Les pesticides incriminés sont principalement des herbicides, mais aussi des insecticides de la famille des néonicotinoïdes, qui seront bientôt interdits grâce à la loi biodiversité. On trouve également des produits plus anciens, qui n’existent plus sur le marché, mais qui persistent dans les milieux aquatiques des années après leur retrait. Cette situation engendre des coûts de potabilisation croissants pour la collectivité. Les surcoûts dus à la pollution de l’eau par les pesticides sont aujourd’hui estimés entre 260 et 660 millions d’euros par an en France, selon le rapport de décembre 2015 du Commissariat général au développement durable. La qualité des eaux littorales se dégrade également, et mets en péril les activités économiques qui s’y rattachent (tourisme, pêche, conchyliculture…).

On retrouve évidemment ces produits dans l’air que nous respirons. Les agences pour la qualité de l’air détectent certaines substances dans près de la moitié des mesures effectuées.

En termes de santé humaine, les études scientifiques montrant la dangerosité des pesticides se multiplient. L’Inserm notamment, a publié en 2013 une expertise collective qui démontre les liens entre exposition aux pesticides et un certain nombre de maladies telles que les cancers ou la maladie de Parkinson.

Face à ce constat, il est impératif d’amorcer la transition vers des méthodes alternatives et l’utilisation de produits plus naturels.

 

Que prévoit la loi qui porte votre nom ?
Rappelons tout d’abord que si l’utilisation de produits phytosanitaires concerne principalement l’agriculture, 5 à 8 % du tonnage de substances actives commercialisées chaque année en France concernent les zones non agricoles.

A compter du 1er janvier 2017, la loi Labbé interdira l’usage des produits phytosanitaires par les collectivités territoriales, l’Etat et les établissements publics pour l’entretien de leurs espaces verts, promenades, forêts et voiries. Il faudra donc mettre en œuvre les solutions alternatives existantes. Deux exceptions subsistent toutefois, pour les cimetières et les terrains de sport.

Dans un second temps, ce sont les particuliers qui n’auront plus accès à ces produits, puisque la loi interdira au 1er janvier 2019 la mise sur le marché, la délivrance, l’utilisation et la détention de produits phytosanitaires à usage non professionnel. En attendant, et dès le 1er janvier 2017, les pesticides chimiques ne seront plus vendus en libre-service dans les rayons des magasins, ils seront mis sous clé et feront l’objet d’une vente assistée.

Les produits de biocontrôle, qualifiés à faible risque ou dont l’usage est autorisé dans le cadre de l’agriculture biologique pourront être utilisés.

Ces deux mesures vont permettre de limiter l’exposition des habitants aux pesticides, en zone urbaine et dans leur quotidien. On ne pourra plus traiter les routes et les trottoirs avec des produits dangereux, il faudra repenser l’entretien des parcs et des jardins tout en sensibilisant les habitants. C’est loin d’être une mission impossible, la ville de Versailles relève ce défi depuis plus de 10 ans, tout en dégageant des économies et en créant des emplois.

 

De plus en plus de collectivités rejettent les produits phytosanitaires. Etes-vous d’accord avec ce constat ?
De nombreuses collectivités ont anticipé cette interdiction en mettant en place des actions pour réduire voire supprimer totalement l’usage de produits phytosanitaires pour l’entretien de leurs espaces publics. Il est temps de généraliser toutes les bonnes pratiques développées ces dernières années. Il existe d’ailleurs un réseau spécialisé au sein du CNFPT (1) qui forme les agents des espaces verts des communes aux techniques nécessaires.

 

Comment sensibiliser les citoyens sur ce sujet ?
Une bonne communication envers la population locale, qui peut se montrer réticente au début face aux changements de pratiques, est une clé importante de réussite de la transition vers le zéro phyto. Il faut faire preuve de pédagogie et bien expliquer les enjeux. Mais les mentalités évoluent, et les jeunes générations se montrent de plus en plus sensibles aux questions environnementales, d’autant que des solutions alternatives leur sont proposées. Les jardineries, qui ont commencé à remanier leurs rayons, témoignent que la démarche est bien perçue. La transition est en marche et nous devons l’accompagner.

 

(1) CNFPT = Centre National de la Fonction Publique Territoriale