Interview de Sabrina KRIEF, vétérinaire et professeur au Muséum National d’Histoire Naturelle. Elle a été réalisée le 28 juillet 2016, dans le cadre des sixièmes Assises nationales de la biodiversité.

 

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Vous travaillez depuis des années auprès des chimpanzés et étudiez leur comportement alimentaire et leur façon de se soigner par les aliments. Quelle.s découverte.s avez-vous faites ?
J’observe les chimpanzés dans leur milieu naturel depuis près de vingt ans. Ils consomment une très grande diversité d’aliments d’origine végétale surtout, mais également d’origine animale (des insectes, de petits mammifères…). La diversité des aliments végétaux qu’ils consomment est impressionnante : j’ai pu en dénombrer plus de trois-cents lors des dix années d’étude des chimpanzés de Kanyawara vivant dans le parc national de Kibale en Ouganda. Parmi ces parties de plantes, certaines sont utilisées en médecine traditionnelle par les tradipraticiens locaux mais sont par contre inconnues des biologistes, chimistes et parfois même des botanistes. J’ai donc observé les chimpanzés malades, ceux qui s’isolaient pour consommer des plantes différentes de leurs congénères, puis étudié les propriétés chimiques et biologiques de celles-ci, et les comportements associés à leur consommation par les chimpanzés. J’ai découvert que les feuilles de Trichilia rubescens, très amères, tuaient Plasmodium falciparum (le parasite responsable du paludisme) en culture ou encore que les écorces d’Albizia grandibracteata étaient actives contre les parasites digestifs mais également inhibaient la croissance de certaines cellules cancéreuses humaines… Ces feuilles et écorces contribuent donc probablement à maintenir ou rétablir la santé des chimpanzés. Leur étude a également pour objectif de progresser dans la recherche de nouveaux médicaments pour l’homme.

 

En Ouganda, vous les avez observés dans leur milieu naturel. A quelles difficultés étiez-vous confrontée ?
Les chimpanzés ont aujourd’hui à faire face à de nombreuses menaces comme la fragmentation et la disparition de leur habitat -les forêts tropicales-, les maladies et le braconnage. Avant de pouvoir les observer, une longue période de mise en confiance (sans utilisation de nourriture), appelée « habituation » est nécessaire et elle peut prendre dix à quinze ans… Mais quand la pression de braconnage est trop forte, l’habituation est impossible. En Ouganda, un des rares pays d’Afrique où la viande de chimpanzés n’est pas consommée, nous avons entrepris depuis 2009 l’habituation de la communauté de chimpanzés vivant dans la région de Sebitoli au nord du parc de Kibale. Aujourd’hui, après sept ans, nous avons identifié plus de quatre-vingts d’entre eux et pouvons observer les moins craintifs à une dizaine de mètres lorsqu’ils sont dans les arbres mais pas encore suivre leur déplacement au sol. L’étude des chimpanzés demande beaucoup de patience, de persévérance et aussi… une excellente forme physique ! Leur territoire couvre vingt-cinq km2 de forêt montagneuse (1600 m d’altitude) avec dans les vallées des zones marécageuses, et nous devons pour les suivre souvent parcourir de dix à vingt kilomètres pendant généralement douze heures. Il est aussi indispensable d’être extrêmement prudents car ils partagent leur habitat avec des éléphants et se trouver nez à trompe avec l’un d’eux dans la forêt qui est dense est très dangereux ! Nous avons aussi mis en place des accords de collaboration avec les institutions ougandaises, construit et équipé une station de recherche, recruté et formé une vingtaine d’Ougandais pour pister les chimpanzés, ouvrir et entretenir cent-vingt kilomètres de chemin, mettre en place une patrouille anti-braconnage. Nous avons de plus développé des projets avec les communautés locales pour réduire les conflits entre les riverains et les animaux sauvages qui pillent leurs cultures… La recherche de financements occupe également une bonne partie de mon temps !

 

Votre activité représente plus qu’un travail, c’est avant tout une passion. Comment cela est venu dans votre vie ?
J’ai rencontré Jean-Michel, qui est aujourd’hui mon mari, au lycée, en terminal. Ensemble, nous avons voyagé, découvert l’Afrique subsaharienne puis Bornéo, et les grands singes (orangs-outans). En 1997, à la fin de mes études vétérinaires, nous sommes partis six mois en République du Congo pour suivre le retour en forêt de six jeunes chimpanzés orphelins qui avaient été « élevés » par des humains. Avec eux, nous avons découvert la forêt tropicale mais surtout ces êtres incroyablement surprenants, passionnants et attachants que sont nos plus proches parents, les chimpanzés. Des milliers de questions ont surgi à leur contact. Jean-Michel est devenu photographe, moi chercheuse et après près de vingt ans à les observer, notre curiosité est loin d’être épuisée et notre envie de partager nos connaissances et de les protéger de l’extinction qui les menace ne cesse de grandir ! Nous consacrons aussi du temps à faire de la sensibilisation, en Afrique mais aussi en France : quelques gestes simples ici comme trier nos déchets, recycler les emballages, les tablettes numériques et téléphones portables, favoriser les produits biologiques, issus du développement durable et équitable (label FSC pour le bois par exemple) plutôt que ceux provenant de monocultures industrielles (cf huile de palme…) peuvent réduire notre empreinte sur la forêt tropicale et aider à sauver les grands singes !

 

Crédit photo : Jean-Michel KRIEF.